Quand j’exerçais comme orthophoniste, mes journées étaient bien remplies. Mon temps se partageait entre les consultations, les déplacements entre plusieurs cabinets, les rendez-vous avec les familles, les réunions d’équipe et, parfois, des interventions collectives. À cela s’ajoutait le travail administratif que je n’avais pas eu le temps de terminer sur place et que je reprenais chez moi.
À l’époque, je ne mesurais pas vraiment ce que ce rythme me demandait. Je continuais à assurer et, de l’extérieur, rien ne semblait avoir changé.
Puis, un vendredi, je me suis sentie particulièrement fatiguée. Ce n’était pas la fatigue habituelle après une semaine dense. J’ai profité du samedi et du dimanche pour me reposer, en pensant que cela suffirait.
Mais le lundi matin, au réveil, je n’avais pas retrouvé mon énergie habituelle. Deux jours de repos n’avaient pas suffi, et c’est ce qui m’a surprise. Je me suis alors demandé depuis combien de temps cela durait déjà. C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à remarquer que le repos ne me permettait plus de récupérer comme avant.
Quand la récupération ne se fait plus comme avant
La fatigue après une période de travail intense n’a rien d’inhabituel. La plupart du temps, elle diminue avec le repos et l’énergie revient progressivement.
Ce qui mérite davantage d’attention, c’est lorsque cette récupération devient incomplète. La fatigue n’est alors plus seulement liée à une journée isolée. Elle se prolonge d’une période de travail à l’autre et peut finir par s’accumuler.
La façon dont elle évolue dépend aussi de la récupération possible entre deux périodes de travail. Or, celle-ci ne repose pas uniquement sur le nombre d’heures passées sans travailler.
Elle dépend notamment du temps réellement disponible pour se reposer, de la qualité du sommeil, de la possibilité de se détacher mentalement des situations professionnelles et de la présence, ou non, de nouvelles sollicitations.
Les recherches sur la récupération après le travail soulignent l’importance du détachement psychologique. Il s’agit de la possibilité de ne plus rester mentalement mobilisé par le travail pendant son temps de repos.[1]
La littérature scientifique utilise notamment la notion de « besoin de récupération » pour décrire le besoin de retrouver ses ressources après les efforts fournis au travail. Lorsque ce besoin reste élevé, la fatigue liée au travail peut se prolonger d’une journée à l’autre.[2]
Lorsque ce fonctionnement se répète, il peut devenir utile d’observer ce qui a changé. Ces changements peuvent apparaître progressivement et prendre différentes formes.
Les changements discrets que l’on peut observer
Il peut s’agir, par exemple, de :
- devoir prendre davantage de temps pour récupérer ;
- commencer la semaine avec une fatigue déjà présente ;
- continuer à rejouer certaines situations professionnelles le soir ;
- hésiter davantage face à des décisions qui semblaient auparavant plus simples ;
- avoir moins d’énergie disponible pour sa vie personnelle ;
- continuer à penser au travail longtemps après la fin de la journée ;
- attendre les congés comme le seul moment où l’on pourra enfin récupérer.
Pris isolément, chacun de ces changements peut sembler anodin. C’est leur répétition qui peut inviter à regarder la situation de plus près.
Certaines questions peuvent alors aider à mettre en lumière ce qui a évolué :
Le repos me permet-il encore réellement de retrouver de l’énergie, ou existe-t-il seulement dans mon agenda ?
Le travail se termine-t-il vraiment lorsque ma journée prend fin, ou continue-t-il à occuper une partie de mes pensées ?
Le lundi matin ressemble-t-il encore à un nouveau départ, ou de plus en plus à la continuation de la semaine précédente ?
Ces questions ne donnent pas forcément une réponse immédiate sur ce qu’il faudrait changer. Elles permettent d’abord de mieux comprendre ce qui se passe.
Même lorsque le constat devient plus clair, il n’est pas toujours évident de savoir quoi ajuster ni par où commencer.
Pourquoi continue-t-on malgré tout ?
On continue souvent parce que :
- on a le sentiment qu’il est de notre responsabilité d’assurer le travail ;
- on veut honorer notre engagement envers les patients et rester fidèle à l’idée que l’on se fait de son métier ;
- on a l’habitude de s’adapter, de se réorganiser et de faire en sorte que tout tienne ;
- on pense qu’une période plus calme finira par arriver ;
- d’autres personnes semblent traverser des situations plus difficiles.
Chez certaines personnes, des exigences très élevées envers soi-même peuvent également entrer en jeu. Le sentiment de valeur personnelle peut être étroitement lié au fait d’être compétent, fiable ou capable de tout assurer.
Dire non, demander de l’aide ou reconnaître qu’une charge est devenue trop importante peut alors donner l’impression de ne plus être à la hauteur de ses propres exigences.
Continuer peut ainsi devenir une manière de se prouver, ou de prouver aux autres, que l’on est encore capable de tout faire tenir.
Le fait de continuer à travailler peut aussi rendre ces changements moins visibles. Les consultations sont assurées, les tâches sont réalisées et, vu de l’extérieur, le quotidien semble se poursuivre comme avant.
Pourtant, l’énergie nécessaire pour maintenir ce fonctionnement peut, elle, avoir changé.
Faut-il pour autant tout arrêter ?
Lorsque l’on se reconnaît dans cette description, une question peut rapidement apparaître :
Pas nécessairement.
Il ne s’agit pas forcément de quitter son métier, de réduire immédiatement son activité ou de prendre une décision radicale.
Avant de décider quoi changer, il peut être utile de comprendre ce qui demande aujourd’hui autant d’énergie, ce que l’on souhaite préserver et ce qui ne peut plus continuer exactement comme avant.
Un premier temps de réflexion peut commencer par quelques questions :
Qu’est-ce qui me demande aujourd’hui plus d’énergie qu’auparavant ?
À quels moments est-ce que je remarque que le travail continue après la fin de ma journée ?
Qu’aimerais-je retrouver dans ma manière d’exercer ?
Comment aimerais-je me sentir lorsque j’exerce mon métier ?
Qu’est-ce qui m’aide encore à récupérer, même partiellement ?
Prendre au sérieux ce que l’on observe ne signifie pas dramatiser la situation ni devoir prendre immédiatement une décision importante.
Cela peut simplement commencer par reconnaître que quelque chose n’est plus comme avant, mettre des mots sur ce que l’on vit et identifier la première question que l’on souhaite explorer.
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[1] Sonnentag, S., Venz, L. et Casper, A. (2017). Advances in recovery research: What have we learned? What should be done next? Journal of Occupational Health Psychology, 22(3), 365-380. DOI : 10.1037/ocp0000079.
[2] Sluiter, J. K., de Croon, E. M., Meijman, T. F. et Frings-Dresen, M. H. W. (2003). Need for recovery from work related fatigue and its role in the development and prediction of subjective health complaints. Occupational and Environmental Medicine, 60, i62-i70.